On devient deux

Je dis toujours que ça fait un an, parce que c’est pratique « Un an », ça sonne rond, ça fait beaucoup sans être trop non plus. Mais si je regarde bien, ça fait plutôt trois ans.

sadness

Ça a commencé par une gêne au niveau du cou, mais bon, qui n’a pas de gêne au niveau du cou ?  Je passais  quasiment sept heures par jour derrière mon ordi  et si j’en croyais ce que je lisais, nous avons tous mal au dos, il parait même que c’est le mal du siècle. (Alors que j’aurais plutôt parié sur l’égoïsme ou la bêtise, non ?).

Et puis petit à petit, au fil des jours, des mois, des semaines, la gêne dans le cou s’est transformée en douleur continue, descendant le long du bras droit, m’enserrant la partie droite du visage dans ses griffes, contractant ma mâchoire, me labourant l’épaule.

Au début, je l’apprivoisais. Je la connaissais bien…elle se cachait le matin, apparaissait timidement le midi puis, confiante, s’installait confortablement au fil de l’après-midi. Je bougeais, je me levais, je marchais un peu… Et puis je finissais toujours par dégainer, à contre coeur,  mon arme fatale : le Doliprane. Elle n’aimait pas le Doliprane, ça la rendait craintive. Elle préférait battre en retraite.

Evidemment, elle a vite compris comment assimiler la molécule et revenir, plus forte, plus vive, plus combative. Mes fins de journées étaient devenues un cauchemar : je passais les dernières heures derrière mon ordi livide et nauséeuse, les bras posés sur le haut de mon PC, dans une vaine tentative de soulager la partie supérieure de mon corps. Ça faisait marrer les gens avec qui je bossais : j’avais une position étrange, voûtée. Au plus fort de la douleur, il m’est arrivé de perdre l’équilibre, désorientée par ce côté droit qui hurlait plus fort que le gauche. De sentir le sol tanguer, la ligne d’horizon flotter. Il m’est arrivé de dire au revoir à mes collègues en souriant, de leur souhaiter une bonne soirée, de prendre l’ascenseur, d’arriver dans le hall et de vomir, dans les toilettes du bas, juste à coté de l’accueil, là où personne ne va jamais.

Mes nuits se jouaient à pile ou face. Pile, elles m’apportaient un vrai répit. La douleur disparaissait mystérieusement et je dormais comme un bébé. Face… je passais des heures à essayer de trouver une position qui me soulage, les yeux rivés sur mon réveil…à attendre.

J’étais crevée, je souffrais, je devenais agressive, irascible. Je changeais…Et c’est peut-être ça le plus dur : se voir changer.

Evidemment, j’ai vu des médecins. J’ai vu des tonnes de médecins (et promis, j’en ferais un papier très drôle, parce qu’il y a de quoi se marrer) La bonne nouvelle : je n’ai rien ! La mauvaise ? je n’ai rien…ou plutôt rien sur lequel mettre un nom, m’accrocher. C’est tellement plus facile de botter le cul à un ennemi dont on connait au moins le patronyme.

Un premier médecin m’a dit que je faisais une sorte de »burn out ». Un second m’a envoyé faire des radios et une écho : une petite tendinite de l’épaule a fait son apparition sur les clichés, puis est devenue une bursite avec un troisième médecin. Un excellent kiné m’a expliqué que c’était les cervicales, un osthéo m’a soutenu que c’était l’affaire de quatre séances avant que je sois soulagée, un deuxième m’a dit que les deux autres n’avaient rien compris, que c’était évidemment la tête de mon épaule droite qui sortait de son axe, mon nouveau médecin généraliste s’est longuement gratté la tête avant de me dire « Je comprends pas… ». Tous ont regardé mes radios, mes échographies et tous en ont tiré des avis aussi définitifs que radicalement différents.

Je n’ai pas à me plaindre : je n’ai absolument RIEN de grave. Mais j’ai appris un truc : les douleurs chroniques rendent fous.

Elles entament jour après jour le moral, elles peuvent en un quart de seconde pourrir la plus sereine des journées, elles nous modèlent, font de nous ce qu’elles veulent. Elles modifient nos rapports aux autres, à ceux qu’on aime. Très vite, on en a marre d’être celle qui dit « J’ai mal » alors on ne dit plus rien. Mais ceux qui nous connaissent savent : ils voient le visage qui se contracte, les cernes qui se creusent, l’énergie qui part, qui fuit loin…l’envie de tout lâcher, d’être ailleurs…

On devient deux : celle qui vit, qui profite, qui se marre et l’autre, celle qui se promène avec une épouvantable créature noire et capricieuse perchée sur l’épaule.

Ça va faire un an maintenant, ou peut être trois.

Mais j’ai décidé que ça suffisait.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s